LA PERSÉVÉRANCE

 

Par Sylvie Aupetit

 

    Dans Le Pèlerin chérubinique, Johannes Scheffer, écrivain mystique du XVIIe siècle plus connu sous le nom d'Angélus Silésius, proposait la pensée suivante : « Ce dont l'homme a le plus besoin pour sa félicité, c'est la persévérance ». La persévérance serait donc une clé pour accéder au bonheur, à la paix intérieure...

 

    Elle est en tout cas mise en valeur par la religion chrétienne et sujet de débat depuis des siècles. L'importance d'aller « jusqu'au bout » est à plusieurs reprises mentionnée dans la Bible, comme par exemple dans le « Discours eschatologique » de Saint Matthieu : « Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé ». La religion chrétienne étant basée sur une vision linéaire de commencement et de fin, la notion de persévérance y est essentielle. Il s'agit avant tout de ne pas succomber aux tentations terrestres, de résister aux périls des derniers temps, de mener le combat de la foi pour être sauvé et avoir droit à la vie éternelle (Épître à Timothée).

 

    Plus tard, les Calvinistes y verront aussi une condition indispensable pour accéder au bonheur céleste. Mais, reniant l'idée même d'un éventuel progrès spirituel de l'âme humaine, ils soutenaient que la persévérance était un don de Dieu, accordé d'office à ceux qui étaient prédestinés à être sauvés. Selon les conceptions réformistes, l'élu de Dieu, grâce à la persévérance, ne pouvait alors plus commettre le péché ni retomber en dehors de la foi. La nécessité d'efforts à accomplir n'était donc pas envisageable, puisqu'on possédait, ou non, cette qualité.

 

    Don du ciel ou combat contre soi-même ? Indépendamment de ces considérations théologiques, on peut admettre deux points de vue complémentaires à ce sujet. Dans une certaine mesure, et comme cela est le cas pour d'autres qualités humaines, la persévérance peut être acceptée comme étant donnée, ou plutôt transmise. Nous recevons tous un héritage, biologique et culturel, avec lequel nous parcourons notre vie terrestre. Celui qui naît au sein d'une famille ou d'une société, pour lesquelles la persévérance est une valeur respectée et cultivée, partira avec un avantage sur le chemin de son évolution. Il lui sera plus aisé de manifester cette aptitude dans les divers obstacles qu'il rencontrera, par mimétisme et par habitude.

 

    Cependant, il est difficile d'ignorer le rôle de la volonté et du travail personnel dans l'accomplissement d'une qualité. Par exemple, même celui qui naît avec ce qu'on appelle l'oreille musicale devra travailler de longues heures avant de pouvoir être qualifié de musicien... Persévérer, dans sa définition la plus répandue, c'est demeurer ferme et résolu dans ses décisions et ses actions. La fermeté et la résolution ne sont pas toujours faciles à maintenir à long terme et en toutes circonstances. Peut-être sommes-nous parfois victimes de nos erreurs d'appréciation, ainsi que de quelques faiblesses. Alors, quel que soit le niveau où chacun se situe dans ses capacités à faire preuve de persévérance, se présenteront certainement des obstacles de même nature.

 

    Dans un premier temps, il convient de peser avec justesse le choix de la décision ou de l'action pour lesquelles nous espérons être capables de rester fermes et résolus. Il est indispensable de savoir définir avec précision ce qu'on veut obtenir. Première question : notre vœu est-il réalisable? C'est le moment d'apprécier nos compétences et nos limites, ainsi que l'ensemble des conditions qui nous environnent dans notre vie actuelle, qui peuvent être favorables à nos résolutions ou au contraire les limiter, voire les empêcher d'aboutir.

 

    Autre question : notre vœu est-il souhaitable ? Admettons que nous souhaitions fortement obtenir quelque chose ou devenir autre chose que ce que nous sommes, avons-nous pour autant la certitude des bénéfices qui en découleront, que ce soit pour nous-mêmes ou pour notre entourage ? Plus simplement, demeurerons-nous en harmonie avec les lois divines ? S'engager à se montrer persévérant implique forcément, en premier lieu, une réflexion et une analyse approfondies de la situation. À cela, les intuitions recueillies grâce à la méditation apporteront un précieux complément d'information.

 

    Il sera nécessaire ensuite de pouvoir, avec autant de précision que possible, diriger sa volonté vers le but convoité. Celui qui sait être persévérant a forcément, au préalable, souscrit une forme ou une autre d'engagement. Peut-être serait-ce, pour certains d'entre nous, un atout d'en parler à nos proches. On voit par exemple des gens de notre entourage prendre de « bonnes résolutions » le 1er janvier... Elles seront tenues ou non selon la persévérance dont ils seront capables... Mais, en tout état de cause, le simple fait de nommer à voix haute et devant témoins tel ou tel engagement fournit une énergie supplémentaire pour l'accomplir. D'autres préféreront écrire, discrètement, ce pour quoi ils ont décidé de s'investir.

 

    À ce niveau, en tout cas, la pratique de la visualisation s'avère indispensable. Il est évident que visualiser contribuera à apporter une énergie, là encore, qui facilitera la réalisation de ce que nous souhaitons voir advenir. Mais en plus, entre l'engagement d'une part, et l'image mentale créée d'autre part, se constituera un cadre à l'intérieur duquel il sera plus facile de concentrer nos efforts. Concentration et régularité sont deux conditions nécessaires pour rester motivé. Chacun devrait prendre le temps de faire régulièrement (chaque jour si possible) le bilan des difficultés rencontrées, des efforts fournis ou des victoires remportées. Rendre des comptes à soi-même, avec honnêteté, est source de lumière sur le sentier.

 

    Ce sera l'occasion de constater que la tâche la plus ardue reste l'application constante de la volonté. Il faut se méfier des fausses excuses que nous inventons souvent pour remettre au lendemain ce que nous pourrions faire le jour même... Dans ce domaine, notre mental peut s'avérer très inventif et persuasif. Cherchons alors à reconnaître, derrière les mots d'excuses que nous nous fournissons, une éventuelle paresse bien dissimulée, et remettons-nous au travail, en visualisant à nouveau le plaisir, la satisfaction que nous ressentirons lorsque l'objectif visé sera atteint. Parfois, les fausses excuses peuvent cacher aussi un manque de confiance en soi. Le découragement et la lassitude guette celui qui s'engage à long terme dans quelque domaine que ce soit. Sans faire preuve d'excès d'assurance, il est nécessaire de croire en ce qu'on entreprend ainsi qu'en nos capacités à réaliser nos objectifs, si nous voulons en voir la concrétisation. À ce sujet, la méditation peut apporter le réconfort à celui qui manque de force, en particulier s'il est convaincu de l'aide qu'il va recevoir du Cosmique.

 

    En dépit de toutes ces précautions, des écueils semblent inévitables : sinon, la notion même de persévérance n'aurait plus sa raison d'être, et toute entreprise, sur tous les plans, s'accomplirait aisément, sans nous coûter le moindre effort pour « demeurer ferme et résolu »... C'est pourquoi faire preuve de persévérance engage aussi systématiquement un processus régulier d'analyse et de remise en question. Rien n'est jamais complètement gagné, tout peut être à chaque instant remis en cause. C'est l'attitude même du Chercheur que de questionner sans cesse, c'est ce qui permettra à son âme d'évoluer au cours de son incarnation. La valeur du Graal n'est-elle pas avant tout dans l'élévation inhérente à la quête ? Ne serait-ce que pour cette raison, indépendamment du succès ou non de la quête, la persévérance met en œuvre une attitude particulière dans notre manière de percevoir les événements et d'y réagir, attitude qui à elle seule peut ouvrir une voie vers la félicité.

 

    Un tel travail d'introspection pourra nous permettre de corriger certaines erreurs de jugement, comme par exemple, en ce qui concerne les objectifs que nous nous fixons. Ce que nous croyons être bon pour nous l'est-il toujours réellement ? De même, ce qui a été bon à un moment donné de notre existence peut s'avérer ne plus présenter le même intérêt quelques années plus tard, car nous avons évolué et nos besoins se sont modifiés.

 

    Dans un même ordre d'idées, il faut se méfier de l'excès de confiance en soi. Si, comme nous l'avons vu précédemment, certains manquent de courage car ils se dévalorisent, d'autres peuvent par contre rencontrer des échecs parce que leurs objectifs sont mal adaptés à leurs compétences réelles. C'est pourquoi il est primordial de ne pas confondre persévérance et obstination. Si de trop nombreux obstacles se présentent sur un chemin, il est possible qu'ils indiquent tout simplement que cette voie n'est pas pour nous, du moins pas pour le moment. La sagesse voudrait alors qu'on s'en écarte, en se contentant d'apprécier, avec l'humilité requise, les progrès qui auront malgré tout été réalisés dans le cadre de notre entreprise et les bénéfices qui en
découleront pour nous ou notre entourage. Car rien n'est jamais vain, et renoncer à un projet n'est pas forcément synonyme d'échec.

 

    Il faudra veiller par ailleurs à ne pas non plus confondre persévérance et opiniâtreté. Si l'on accepte que la persévérance implique des efforts personnels, ceux-ci doivent s'exercer avec constance, car le temps jouera son rôle de perturbateur et tentera de faire vaciller la volonté. Il vaut donc mieux opter pour des efforts mesurés et réguliers plutôt que de montrer un excès d'enthousiasme et d'énergie au début, qui ne seront pas adaptés pour une longue route. L'acharnement n'a pas ici sa place. La concentration sur le projet, la lenteur maîtrisée, et une certaine douceur dans les efforts engagés devraient apporter de meilleurs résultats. Si la persévérance est une condition pour que l'homme connaisse la félicité, il ne semble pas raisonnable qu'on puisse la faire rimer avec souffrance. Il est inutile de s'épuiser dans des efforts mal répartis et mal dosés, le Lièvre de Mr de La Fontaine l'a appris à ses dépens.

 

    Rappelons, pour terminer, que la définition la plus commune du mot persévérance correspond à « demeurer ferme et résolu dans ses décisions ou dans ses actions ». Cette définition, incluant l'expression « demeurer », n'est pas sans évoquer l'idée d'équilibre. L'équilibre, c'est la réunion des contraires, et c'est aussi un état vers lequel tend toute la Création. Mais l'équilibre ne doit jamais tout à fait être atteint. Sinon, c'est la rigidité et l'immobilité qui en résultent. La persévérance peut être considérée comme une sorte de recherche d'équilibre actif et positif. Être persévérant, selon un proverbe japonais, c'est « Tomber sept fois et se relever huit fois »...

 

    Quelle définition les Rosicruciens pourraient-ils à leur tour attribuer à la notion de persévérance ? Peut-être une conception proche de celle-ci : persévérer c'est accepter les faiblesses sur le parcours, ne pas s'y résigner, attendre et apprécier les victoires, maintenir l'attention et les efforts sur l'objectif fixé. La persévérance, telle qu'elle pourrait ainsi être conçue, impliquerait donc l'humilité, la confiance, la patience et la volonté. Faire preuve de persévérance, indépendamment des succès ou des échecs des entreprises ; c'est en tout cas contribuer à l'émergence de conditions nécessaires pour se rapprocher de la félicité.

 

   

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Revue Rose+Croix - Hiver 2010