Le maître intérieur
Par Jocelyn Roberge
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« Je suis Celui qui, en un instant, élève l'esprit humble et il comprend les raisons de plus de vérités éternelles que celui qui aurait étudié dix années dans les écoles. »
Imitation de Jésus-Christ, Livre III, chapitre XLIII. |
Un étudiant est celui qui sert de son mieux le Maître intérieur, et un disciple est celui qui met ses efforts à le servir de plus en plus parfaitement.
Les enseignements du Maître intérieur sont comme une série de phares placés sur le littoral de la Grande Conscience afin de nous permettre d'en aborder le rivage, ainsi la révélation venant du Maître intérieur constitue la plus haute forme de Connaissance à laquelle l'homme puisse accéder.
Beaucoup d'hommes qui, non encore éveillés à la lumière de l'âme, demeurent fascinés par l'exercice sauvage de la liberté, répugnent souvent à être guidés par les Hommes de Lumière, leur préférant les idoles du moment. Ce faisant, ils se rendent ainsi esclaves de leurs asservissants desseins et par leur utilisation irréfléchie de la liberté, plongent leur pays dans un chaos libertaire. Cependant, il arrive un moment où la renaissance de la Lumière opère une percée au niveau du conscient, se présentant comme le guide infaillible conduisant la vie spirituelle, éthique, morale et sociale. C'est cette Lumière spirituelle de l'Être, rendue perceptible alors qu'elle apparaît dans le champ de la conscience, qui prend la forme du Maître intérieur, le seul véritable Maître.
Le disciple du Maître intérieur, même lorsqu'il écoute et obéit, est tout de même confronté à l'adversité, car celle-ci est un moyen pour évaluer la trempe de sa personnalité. Lorsque le Maître intérieur propose à son disciple une nouvelle expérience il peut arriver que, par crainte, celui-ci retourne à ses anciens comportements, cherchant la sécurité... et la stagnation ! La stabilité de l'union entre le disciple et le Maître se trouve avérée lorsque le disciple, tout en étant confronté aux oppositions de la vie, peut demeurer sous la gouverne du Maître. Avant que le disciple ne soit guidé par le Maître intérieur, il commencera à sentir avec plus d'acuité les effets de son contact avec Celui-ci, et connaîtra de façon sûre l'origine ayant produit ces effets. Le fait de passer de l'état de disciple d'un maître extérieur à celui, beaucoup plus exigeant, de disciple du Maître intérieur constitue une étape décisive sur la Voie mystique. Celui qui est guidé par le Maître intérieur développe une façon de penser qui diffère de celle de l'homme ordinaire guidé par sa seule raison, c'est alors que le Maître peut réorganiser une partie de la personnalité de son disciple pour permettre à Sa résurrection de se produire en lui, car c'est par le disciple que le Maître s'exprimera et vivra. Cependant, il demeure un fait important, c'est que peu deviennent des interprètes du Maître intérieur. Chercher et trouver par soi-même sa propre voie fait intégralement partie de l'enseignement ésotérique.
L'adage « Lorsque le disciple est prêt, le Maître apparaît » peut être interprété de plusieurs façons. Lorsque le disciple a finalement compris que le seul vrai Maître se trouve en lui-même, alors il peut s'engager sur une Voie d'harmonisation plus élevée. Ainsi l'Être unique, sous les apparences du Maître intérieur, a été présent depuis toujours derrière le voile du conscient, et ce Maître apparaît quand le travail du disciple lui a permis de franchir ce voile. Comme le Maître intérieur demeure tout près de la conscience du disciple, celui-ci peut l'entendre par le moyen de l'intuition, des impressions intérieures ou par la voix de la Conscience, son instrument privilégié. Goethe avait d'ailleurs souligné ce fait lorsqu'il inséra judicieusement dans un de ses poèmes le vers suivant, écrit à partir du niveau du Maître intérieur : « Ich bin bei dir du seist auch noch so ferne » (Je suis près de toi si loin que tu puisses être).
Le Maître intérieur, lorsque cela s'avère pertinent, peut avertir son disciple fidèle de l'imminence de certaines expériences dont celle de la transition, et si une prolongation de l'incarnation du disciple s'avère nécessaire, alors le Maître intérieur pourrait le décider. Sur ce sujet, il est intéressant de noter ce que Lucius Apuleius écrivait : « Apprends d'ailleurs que, si tu le mérites par ton culte assidu, ton entière dévotion, ta pureté inviolable, j'ai le pouvoir de prolonger tes jours au-delà du temps fixé par les destins. » (« L'âne d'or » (Metamorphoseon Libri) XI, 6, 7.)
La liberté optimale est atteinte lorsque l'on est parvenu à l'écoute du Maître et à la mise en pratique de ses conseils. C'est alors que nous devenons libres, car notre liberté est tirée de notre union avec le Maître. L'homme qui est devenu le disciple du Maître intérieur lors d'une incarnation précédente, non seulement le demeurera entre les périodes d'incarnations, mais aussi dans les incarnations suivantes. Il est parfaitement évident que la méthode la plus efficace pour devenir un tel disciple consiste à bien identifier la voix de la Conscience, pour ensuite écouter ses conseils et lui obéir. C'est en cela que se trouve un des plus sublimes enseignements promulgués par l'Ordre de la Rose-Croix. Un homme devenu un tel disciple pourrait « vivre » sa transition tout en demeurant dans un état de conscience lui permettant non seulement de conserver la mémoire de son individualité, mais de s'éveiller rapidement sur le plan cosmique, assurant la pleine conscience de cette autre phase de la vie nouvelle avant de se réincarner. En se réincarnant, l'énergie de l'âme intégrant un nouveau corps s'écoulera suivant le destin évolutif (dharma) tracé lors de la précédente incarnation. Le disciple doit cependant demeurer aux aguets lorsqu'il transige avec le Maître intérieur, car lui seul peut lancer un défi aux atavismes du disciple et l'entraîner ainsi dans des tribulations l'emmenant vers une transformation de sa personnalité où l'ego inférieur pourra souffrir grandement s'il est mal préparé.
Toutes les sagesses du monde trouvent leur sens dans la Sagesse venant du Maître, et l'apprentissage de cette Sagesse consiste, entre autres, à découvrir l'action du Cosmique cachée dans la Nature. C'est par l'écoute et par la coopération avec le Maître que la Sagesse du Cosmique pourra s'écouler vers le disciple comme une eau vivifiante et être perçue comme étant la Pierre philosophale. Arrive un moment dans la vie du disciple où le Maître intérieur devient un compagnon de tous les jours. Ainsi, le disciple doit collaborer avec le Maître, car celui-ci ne peut seul rendre l'Œuvre à point. Cette Conscience cosmique est la Pierre, elle a deux polarités ; lorsqu'utilisée, elle est fluide comme l'eau et lorsque non sollicitée, elle est statique comme une pierre.
Sur la nature de la Conscience cosmique, il convient de demeurer prudent, car seule une connaissance directe (scientia), même petite, pourra nous en apprendre plus que tout autre savoir (scire) provenant des récits de la littérature. Comme le Maître intérieur doit pénétrer jusqu'aux plus fines couches de l'expression de la vie du disciple, certaines idées reçues par conditionnements seront dissipées suite à leur confrontation avec la Lumière émanant du Maître. La confrontation avec les exigences du Maître pourrait être éprouvante sinon dangereuse pour l'équilibre mental d'un disciple mal préparé, car la Conscience cosmique « disloque » certaines caractéristiques de la conscience de l'homme pour ensuite les refaçonner ou les réorganiser selon un schéma nouveau et plus approprié à Son expression. C'est avec persévérance que le disciple pourra tirer peu à peu la plus haute Connaissance venant de son union avec le Maître, ainsi il sera à même d'établir que le savoir, bien que très utile, n'est pas la Connaissance !
Le Maître intérieur, après avoir été « éveillé » lors d'une incarnation donnée, revient ou « ressuscite » à chaque incarnation ultérieure comme Principe divin venant guider une fois de plus son disciple vers plus de Conscience-Lumière-Être. Ceux qui connaissent les voies par lesquelles les énergies du Maître passent dans la conscience du disciple laissent le Maître pénétrer celle-ci, afin que les ténèbres en soient extirpées, c'est alors qu'ils peuvent sortir au jour et contempler cette Conscience qu'est la Lumière de l'Être. Cependant, beaucoup d'hommes sont encore inconscients de leur nature divine et sont par conséquent qualifiés symboliquement de morts ou endormis.
Il arrive un moment dans la vie d'un chercheur où il doit choisir s'il suit la sagesse institutionnelle des hommes ordinaires ou la Sagesse dynamique et fluide du Maître intérieur dont les énergies irradiantes sont toujours en action. Et c'est lorsque le disciple aura accepté d'être guidé de façon permanente par le Maître que cette direction pourra se poursuivre d'une incarnation à une autre. Les hommes devenus les disciples du Maître intérieur se réincarneront alors en gardant cette même disposition tout au long de leurs vies successives et pourront plus facilement combattre les ténèbres de l'ignorance, n'étant plus sans défense devant elle : ils auront développé les qualités nécessaires pour bien identifier et contrer en eux les comportements préjudiciables.
Il apparaît clairement que l'entreprise la plus difficile à accomplir avant d'atteindre d'autres phases supérieures d'évolution est, condition sine qua non, d'être à l'écoute parfaite du Maître intérieur et de lui obéir : c'est alors seulement que l'homme devient progressivement maître de soi. Cette écoute et cette obéissance ont pour effet de détrôner l'ego inférieur de la position d'usurpateur (qu'il avait jusque-là occupé au centre de la psyché) pour la redonner au Moi spirituel, plénipotentiaire du Soi. Il n'existe aucun rédempteur extérieur à l'homme qui puisse le « sauver de ses erreurs karmiques », car il y a en lui, enfoui dans les profondeurs de sa nature divine, cette disposition salvatrice et lumineuse qui entrera en fonction dès qu'il acceptera sciemment d'être conduit par elle.
L'éternelle et omniprésence du Maître intérieur n'apparaît dans la conscience de l'homme que lorsque celui-ci s'est rendu apte à en bien saisir les directives. Lorsque l'homme suit les conseils de son Maître intérieur (imago dei) ses actions sont alors déterminées par Celui qui est indépendant de toute morale artificielle. Ainsi, il est bénéfique de sacrifier une partie de la « folle liberté » de l'ego inférieur à l'autorité bienfaisante de Celui qui, en nous, est vraiment libre. C'est ce « sacrifice », ou plutôt, ce choix éclairé, qui nous permettra de participer à Sa liberté. Hors de cette attitude d'écoute, la vie créative de l'homme se voit entravée autant par le karma ancien que par celui qu'il se crée par manque de réflexion. Qui est plus sage, plus libre et plus véridique que le Maître intérieur ? Cependant, quoique la liberté totale ne soit évidemment pas possible ici-bas, c'est par la communion avec le Maître intérieur que le disciple pourra atteindre cette forme optimale de liberté, la seule véritablement possible pendant la période où il est incarné. Cette liberté optimale s'exerce à l'intérieur du cadre des Lois cosmiques.
Pour illustrer la relation existant entre le déterminisme et le libre arbitre, imaginons un métier à tisser avec ses fils de chaîne d'une part et ses fils de trame de l'autre. Afin de produire un ouvrage, le tisserand doit impérativement tenir compte du rapport de complémentarité existant entre les fils de chaîne et ceux de trame, et ce dans le but d'assurer le bon déroulement du processus dynamique de la création de son œuvre, le tissage. Dans ce processus dynamique, les fils de chaîne représentent le déterminisme issu des Lois inexorables du Cosmique et les fils de trame, le libre arbitre, inhérent à la liberté spirituelle qui est un attribut de notre nature divine. Sur son métier à tisser, le tisserand fait passer et repasser les fils souples de la trame entre les fils tendus de la chaîne, créant le tableau qu'il désire. Il en est de même à propos de ce tableau de vie que nous créons nous-mêmes par l'utilisation judicieuse des rapports existant entre notre libre arbitre et les Lois cosmiques. Nous pouvons considérer que la réalité particulière qu'une personne a choisi de créer, correspond à son degré d'éveil et à sa compréhension de la relation existant entre les inévitables exigences de la vie incarnée et les idéaux de sa nature spirituelle. Il s'ensuit que si chacun peut élaborer le tissu mental de sa propre réalité, il est réaliste d'affirmer qu'un bon « tisserand » est celui qui aura appris à tisser sa vie en toute souplesse en se servant de ces inflexibles fils, ces balises que sont les Lois cosmiques. Ainsi, le disciple du Maître intérieur, en qui peut être puisée la vraie liberté, aura appris à orienter ses choix afin que ceux-ci puissent s'accomplir en douceur, dans la rigueur des Lois.
Dans l'exercice de la liberté, l'accomplissement des désirs pervers demeure toujours possible mais se produit seulement lorsque la volonté n'est pas en adéquation avec la Voix de la Conscience. L'exercice suprême de la liberté individuelle consiste donc à ce que celle-ci soit subordonnée avec sagesse à notre nature divine, ce qui en somme revient à « vouloir ce que l'Être veut » ! Cette Sagesse provenant du Soi ou du Maître intérieur peut sembler folie à qui n'est pas familiarisé avec la façon dont Elle peut se présenter à sa conscience. C'est pourquoi il est de la plus haute importance d'observer son mode d'action, afin que ses avis nous conduisent vers une Connaissance supérieure. Ainsi, il faut savoir se détacher de l'autorité des maîtres à penser dès que l'on est parvenu à cette autonomie morale nous permettant d'appliquer les vertus de l'âme à la conduite de la vie. Servir les intérêts du Maître intérieur, suite à une longue pratique axée sur l'écoute et l'obéissance à la voix de la Conscience, apparaît comme étant le chemin menant à l'illumination progressive et aux contacts plus faciles avec les Maîtres invisibles. Encore une fois, et par redondance, cette forme de discipline basée sur l'écoute et l'obéissance permet d'accéder à une partie de cette vraie liberté que seul le Maître intérieur détient.
Afin qu'un disciple (le moi) puisse s'élever graduellement sur l'échelle de la perfectibilité, il devra devenir de plus en plus conscient, car c'est alors qu'il pourra collaborer efficacement avec ce qui, en lui, est parfait (le Soi). L'homme qui a fait de la spiritualité la valeur principale de sa vie affine d'incarnation en incarnation sa prise de conscience du Soi. Le Maître intérieur, le Soi, perfectionne toutes les caractéristiques de l'homme qui est devenu son disciple, et le chemin de cette perfectibilité passe impérativement par l'écoute de la Voix de la Conscience. Son moi devenu sous la gouverne du Soi, le disciple laisse la Voix de la Conscience cosmique produire en lui des impressions qu'il doit apprendre à formuler s'il veut devenir un interprète authentique de la Voie.
La renaissance spirituelle ne sera opérée par le Maître intérieur ou le Soi seulement après que la conscience de l'homme l'ait désirée ardemment et ait conformé sa conduite selon les directives du Maître. Quand l'étudiant a pris conscience de la présence de l'imago dei ou Maître intérieur en lui, il cesse de focaliser toute son attention uniquement sur l'aspect corporel et la reporte de plus en plus sur la Lumière intérieure divine qui est sa vraie nature, ainsi sa personnalité évoluera jusqu'au point où, un jour lointain, elle fonctionnera pleinement sous la gouverne du divin. Il semble tout à fait évident que l'expérience de l'illumination ne peut résulter d'un effort purement cérébral, plutôt, c'est cette nouvelle Conscience qui transforme en profondeur la personnalité pour qu'elle s'ajuste aux exigences de Celle-ci. À la fin, le disciple ne se souciera plus des anciens schémas de pensée selon lesquels le vieil homme fonctionnait, car ils seront alors devenus obsolètes.
Envisagé d'un point de vue panthéiste, il est permis de supposer que c'est l'énergie vibratoire de l'Être qui agit de façon parfaite dans ces êtres que nous qualifions de Maîtres invisibles. Peut-être que ces êtres, parvenus à une infinie harmonie avec le Cosmique, n'ont plus aucun besoin de posséder des pouvoirs personnels car, de par leur totale perméabilité aux énergies de l'Être unique, de leur parfaite impersonnalité et de leur transparence à Sa Lumière, ils sont des canaux par lesquels c'est le pouvoir impersonnel de l'Être qui se manifeste et s'exprime par eux. Dans une mesure infiniment moindre, il est aussi permis d'envisager qu'au niveau du simple disciple, c'est par l'écoute de la voix du Maître intérieur que le pouvoir impersonnel de l'Être pourra un jour se manifester, de façon plus modeste il est vrai...
L'Ordre de la Rose-Croix enseigne que Tout est vibrations. C'est en essayant de se libérer d'une vision anthropomorphique concernant les Maîtres que nous pouvons envisager leur existence comme étant une fréquence vibratoire spécifique de l'Être unique, en qui se trouve la source de ce continuum vibratoire infini et absolu. Ainsi l'homme, qui est lui aussi une fréquence vibratoire de l'Être, pourra s'harmoniser avec la fréquence selon laquelle vibrent les « Maîtres », afin d'en devenir progressivement un harmonique. Il est maintenant clair que l'Être unique est véritablement ce Maître intérieur dont nous devons tous devenir les disciples, et c'est ainsi que l'homme pourra devenir tout à la fois « élève et maître de son propre apprentissage » (Raymund Andrea).

Revue Rose+Croix - Printemps 2026
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